« Le journaliste et son public », Claude Ryan, le 29 septembre 1964

Source : Ordre national du Québec
Source : Ordre national du Québec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Même si chaque fait est bien rapporté, l’ensemble repose sur le jugement du journaliste et l’accès à des sources qui sont de plus en plus nombreuses avec les techniques de transmission ».

Cette citation permet de croire qu’elle a été écrite aujourd’hui, à l’ère des médias sociaux et des nouvelles continues. Elle a pourtant 50 ans !

 

Le 23 août 2011, mon blogue intitulé Jack Layton, communicateur exceptionnel,  a été l’un des plus lus depuis que j’écris régulièrement (mai 2010). Aujourd’hui, l’homme à qui je veux rendre hommage – Claude Ryan –  est moins sexy… mais je tiens tout de même à attirer votre attention sur l’un des éditorialistes qui a le plus marqué le Québec au cours du 20e siècle.

 

Tour à tour intervenant social, journaliste-éditorialiste puis directeur du quotidien Le Devoir , Claude Ryan fut par la suite chef du Parti libéral du Québec  et ministre dans un gouvernement du Québec dirigé par Robert Bourassa.

 

C’est monsieur Ryan, pourtant un catholique convaincu et pratiquant qui, à l’ère du chapelet en famille , a ouvert les pages du Devoir – et l’esprit des Québécois – à de nouveaux courants de pensée religieuse.

 

Dans son livre intitulé Claude Ryan, un éditorialiste dans le débat social, l’auteur Pierre Pagé, professeur associé à l’UQAM et chercheur en histoire des médias,  présente sous différents thèmes, l’œuvre aussi abondante que mal connue l’ancien éditorialiste et directeur du quotidien Le Devoir : plus de 3000 éditoriaux et autres textes.

 

Il y a 50 ans, les Québécois n’avaient pas encore connu

le métro, l’Expo 67, la pilule, les sushis, l’internet

et les nouvelles continues. Et pourtant…

 

Parmi tous les éditoriaux écrits par M. Ryan, j’attire votre attention sur celui-ci : « Le journaliste et son public », publié le 29 septembre 1964, soit il y a… un demi-siècle.

 

S’agit-il d’un vieux texte démodé ou, au contraire, d’une réflexion toujours d’actualité ? Voici quelques extraits de l’excellent livre de Pierre Pagé qui vous permettront de juger:

 

En 1964, dans un éditorial significatif, Ryan situe l’activité du journaliste, et notamment de l’éditorialiste, en fonction non pas de son employeur ou des pouvoirs publics, mais de ses lecteurs : un dialogue entre « le journaliste et son public ». C’était une manière simple de dire une vérité essentielle.

 

Mais la liberté du journaliste dont parle Ryan comporte certains aspects qu’on oublie généralement de prendre en compte. Ryan évoque d’abord la liberté du journal comme cadre d’action pour le journaliste.

 

Claude Ryan : « Même dans le journal le plus libre du monde, il sait que sa liberté est conditionnée par d’innombrables facteurs matériels et moraux. Mais il tient quand même â être le plus libre possible ».

 

Mais immédiatement, Ryan place le journaliste devant une réalité fondamentale :

 

L’information publiée par un média est le résultat d’un choix.

 

Ryan met donc en relief la pertinente et la justesse du choix :

 

Claude Ryan : « Le journaliste est obligé, chaque jour, de faire un choix dans la matière abondante qui lui arrive. Il choisit au meilleur de sa connaissance, mais en songeant d’abord à l’intérêt public ».

 

(…) Ryan sait fort bien que « le lecteur reste d’abord un client ». (…) L’éditorialiste rappelle qu’il prend connaissance avec intérêt des avis de ses lecteurs (…) car dans cette profession d’information au service du public, « le lecteur est aussi la seconde conscience du journaliste ».

 

Puis, dans un bloc-notes publié à nouveau dans Le Devoir, le 11 janvier 1965, M. Ryan écrit : « Dans une démocratie vivante, le dialogue entre journalistes et lecteurs, est la plus sûre garantie de la liberté et de la vitalité de la presse. Aucun caprice, aucune pétition stupide, aucun boycottage de pourra changer cette loi ».

 

Qu’est-ce qui a changé ?

dactylo
Source: linternaute.com

 

 

 

 

 

 

 

 

Fin septembre 2014. Nous voici 50 ans après que M. Ryan eut écrit ce qui précède, sur une vieille dactylo semblable à celle-ci.

 

Que s’est-il passé dans les médias depuis un demi-siècle, notamment au Québec ?

 

  • les médias à la fois influents et indépendants au Québec se comptent maintenant sur les doigts d’une main et, heureusement, Le Devoir est de ceux-ci ;

 

  • l’influence des journalistes est moindre qu’elle ne l’était au cours des décennies précédentes parce que les médias sociaux permettent maintenant de s’informer partout, à propos de tout et de rien. L’ère du journalisme-citoyen est en montée fulgurante !

 

  • grâce à leurs adresses courriels, leurs blogues et leurs comptes Twitter, les journalistes se placent eux-mêmes au cœur de l’actualité et sont très faciles à rejoindre ;

 

  • les communicateurs des cabinets politiques et des grandes organisations sollicitent parfois des rencontres avec ce que l’on appelle les « tables éditoriales » – éditorialistes et journalistes spécialisés – afin de susciter une couverture de presse particulière (c’est fréquent lors des campagnes électorales et pour de grand dossiers socio-économiques) ;

 

  • aujourd’hui, décideurs et communicateurs tentent d’influencer les éditorialistes et les chroniqueurs afin qu’ils parlent favorablement de leurs décisions, lorsque prises. Mais à l’époque où monsieur Ryan était surnommé « Le Pape de la rue Saint-Sacrement »  – où étaient situés les bureaux du Devoir – on sollicitait souvent son opinion avant de prendre des décisions.

 

Il est de notoriété publique que

les plus importants décideurs publics, privés et religieux sollicitaient parfois

l’avis de Claude Ryan

avant de prendre des décisions.

Parce qu’ils redoutaient sa plume !

 

Démocratie, rôle des journalistes et des médias dans la société, techniques de transmission : rien ne se perd, rien ne se crée…

 

Qu’en pensez-vous ?

 

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2 commentaire(s)

  1. Guy Versailles 4 années auparavant

    Je suis d’avis que les journalistes professionnels – ceux qui sont formés à l’analyse et qui adhèrent à une éthique professionnelle stricte – sont plus nécessaires que jamais, justement pour nous aider à nous y retrouver dans cette mer d’opinions et de préjugés déguisés en information par des blogueurs dont 95 % sinon davantage auraient intérêt à faire preuve de plus de retenue dans leurs écrits.

    je crois aussi qu’il faut préserver cette institution qu’est la salle des nouvelles, i.e. une structure qui encadre les journalistes dans un système de vérification et de filtrage qui réduit grandement les risques de dérapage et augmente la crédibilité de l’information qui en sort.

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  2. Claude 4 années auparavant

    Beau papier Pierre, ou en 2014, le papier étant souvent remplacé par des bits, beau rappel que l’information est à la base… de l’information. La rigueur de l’observation de celui qui tient la plume, ou le clavier, demeure l’ingrédient le plus sûr de la valeur de cette information et laisse au lecteur (j’aime bien client) le soin de choisir son camp.

    M. Ryan a eu ses opinions, que l’on soit pour ou contre, il les offrait dans l’esprit du bien collectif, et c’est probablement une des motivations de sa carrière politique.

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